Nacera Tolba
Publié dans El Watan le 24 – 11 – 2005

La crainte de s’endormir, de peur de tomber dans l’abîme, elle part avec un manuscrit, seul héritage ancestral, laissant derrière elle le Nid d’Aigle abandonné aux caprices du pont majestueux martelé et assommé par les grognements des vents qui déchirent inlassablement les entrailles des gorges où mythes et êtres, légendes et réalité, anges et démons vivent ensemble, se fondent les uns dans les autres pour comploter sa destinée sous la bonne vigilance de la mémoire.

Ainsi était l’origine des origines. Au milieu des mille et une puces, des objets, des mas de bric-à-brac, toutes ces choses insolites et démesurées et tous ces étranges personnages venus des terres lointaines animent et peignent admirablement la ville éphémère, marché aux Puces de Saint-Ouen, elle s’arrêta stupéfaite, bouleversée devant la vitrine éclairée d’un antiquaire des puces ; poussa timidement la porte, interrompant ainsi un éclat de rire ; figée, contempla le lit adossé au mur qui ressemble étrangement au sien, retenu quelque part par les gigantesques cordes de Sidi M’cid.

Interloquée, détenue dans l’écho tumultueux de ses songes incessants, murmura quelques paroles indescriptibles en caressant le lit d’or et, brusquement, enfance, pensées intimes, cauchemars et réminiscences s’éveillent, s’enchevêtrent et se tortillent dans son esprit et dans le temps. Au-delà de l’objet vaisseau fantôme, le lit miroir de l’être, symbole de fertilité où se posent l’intimité et les mystères du corps et de l’esprit, le vieux manuscrit où savoir et science par excellence s’émeuvent et valsent sous la lumière des lettres en harmonie.

Abla, malgré la conscience tiraillée entre racine et exil, veille sur la mémoire de ses ancêtres – mère des muses. L’auteur a utilisé deux symboliques puissantes comme support, comme acte créateur rhétorique et poétique puisant sans aucun doute au fond de lui, à la source de ses origines, pour mieux faire émerger la part obscure insoupçonnée.

Abla, orpheline, stérile, malade, divorcée, gardienne du temple, exilée, sans amour… persécutée inlassablement par l’auteur qui semble jouir d’un extrême plaisir en la suppliciant jusqu’à même ressentir la voix consternée du narrateur.

Cependant, une série d’interrogations taraudent l’esprit du lecteur. Pourquoi s’acharne-t-il sur elle ? Pourquoi lui lègue-t-il un lourd héritage moral et spirituel qui sera manifestement le vrai obstacle, la tâche obscure de sa vie ? Il aurait pu le léguer à son lâche frère ? Y aurait-il une énigme ou plusieurs que seule Abla saurait protéger ? Serait-elle témoin ou victime d’un passé inavoué ? Ne serait-elle pas la sœur de Nejma ou l’amie de Khaled dans Le quai aux fleurs ne répond plus ? Abla mythe ou réalité ?

Noureddine Saâdi manipule merveilleusement bien son instrument, mute et transmute Constantine à Paris, la médina – Souika -, la rue des dinandiers au marché aux puces de Saint-Ouen, sculpte et façonne ses personnages tel un insatiable chef d’orchestre qui invente, compose et décompose la Valse des puces. Espace où se croisent les antiquaires, les visiteurs, les pelloches collectionneurs de cinoche, les photographes de prostituées, les amerloques, les « chifteurs »…

Ici, la mémoire confond les repères, rentre dans un interminable labyrinthe humain où se croisent et se tissent les odeurs et les accents, les objets et les couleurs, les histoires et les personnages : Jacques, Ali-Abel-Antar le contemporain, amoureux fou d’Abla, impuissant, peiné par la force et la fragilité à la fois de l’esprit de sa dulcinée et le lourd héritage qu’elle porte, Jeanne patronne du bar Chez Jeanne, père Paulo gardien de la Porte du Ciel et les autres et en toile de fond un amour meurtri, impossible et pourtant ! Abla avait tellement besoin d’Alain.

Allahùmù – les maschachiates – poème-prière, poème-deuil de Moulay Abdeslam son unique refuge, règle son quotidien comme l’horloge de Jacques qui règle notre vie, une vraie thérapie, source de quiétude, de silence et de mysticisme qui, a priori remet de l’ordre dans sa mémoire violée, éventrée. Les réminiscences, les hallucinations, les obsessions, les fantasmagories des lieux et des cœurs qui soupirent, écartèlent inlassablement l’esprit d’Alba, non pardon Abla.

Sans doute, Paris n’a jamais été si fluide et si colorée. Paris mère-nourricière, Paris-lumières,Paris-odeurs mélangées aux accents ensoleillés, aux couleurs et aux origines venues des contrées lointaines. On croit choisir et construire nos vies, on décide alors de partir très loin, traverser la mer pour échapper, oublier la chose qui fait mal de peur d’affronter l’insaisissable, l’innommable et l’inexplicable. C’est pourquoi, l’énorme plaie du corps, la désarticulation des prénoms ne sont autres que la transposition de l’instabilité et de la fragilité de sa ville natale. Abla serait non seulement la réincarnation de Constantine, mais l’anagramme de là-bas, mot mystérieux, magique de tout exilé lié au mythe du retour comme s’il est source de rémission et d’apaisement.

Ainsi, le destin se ressaisit et complote nos vies. Le roman dissimule dans son giron une jérémiade d’un sublime taciturne, esthétiquement profond qui émerge subitement de l’abîme et frémit au moindre accent, au moindre coup de vent. L’histoire persiste presque au-delà de l’enchevêtrement des écritures de Noureddine dans la réalité des deux villes et dans les rêves suspendus de toutes les Sophonisbe.

Nuit des origines

Noureddine Saâdi, Editions de l’Aube