De plus en plus de femmes et d’hommes font le choix de ne pas devenir parent. Pour s’épanouir dans leur carrière ou s’accorder plus de liberté. Mais cette décision est encore mal perçue

«Et toi, quand est-ce que tu t’y mets?» Cette petite phrase, Jennifer (prénom fictif), 35 ans, l’a entendue très souvent. Car, à l’heure des familles monoparentales, recomposées ou homoparentales, il existe encore un choix de vie tabou: celui de ne pas vouloir d’enfants du tout. D’où cette subtile question qui a le mérite de passer comme chat sur braise sur la question du désir de devenir mère de famille. Et qui peut être complété par «tu sais, l’horloge tourne», «je voudrais tellement devenir grand-mère», ou l’indémodable «tu n’as pas peur de le regretter plus tard?»

«Les femmes qui ne désirent pas d’enfants sont jugées car la figure de la mère est très idéalisée», explique Isabelle Tilmant. La psychothérapeute belge a écrit deux livres sur le désir de maternité. Elle donne ce mardi soir à Genève une conférence organisée par l’association Bloom and Boom*. «Quand une femme dit ne pas vouloir d’enfants, cela fait basculer une croyance qui est: la mère est amour. Du coup, chacun réalise qu’il aurait pu ne pas être là. Nous ne voulons pas voir cette ambivalence des femmes vis-à-vis de la maternité, car cela nous renvoie à celle de notre propre mère.»

La liberté de choisir

Reporter et écrivaine, Laurence Deonna, 77 ans, a accompli de nombreux reportages au Moyen-Orient. Elle y a rencontré beaucoup de femmes obligées d’avoir des enfants sous peine d’être écartées de la société. «Lors de mes reportages, les femmes me touchaient le ventre en me demandant: tu attends un enfant? Elles vivaient ce que l’on ressent en filigrane chez nous. Nous, nous avons acquis la liberté de pouvoir choisir. Mais à chaque interview, on me demandait si je ne regrettais pas de ne pas avoir eu d’enfants.»

La pression est plus forte pour les femmes, même si les hommes qui ne souhaitent pas devenir père peuvent aussi se heurter à une certaine incompréhension. Elle est plus puissante encore dans les milieux traditionnels et religieux, où l’enfantement n’est pas une option mais un devoir. Les célibataires peuvent échapper à un certain nombre de questions gênantes, mais dès qu’ils sont en couple, la pression grimpe. Jennifer, elle, est avec son ami depuis huit ans. «Je vois bien dans leur regard que les gens se demandent ce qu’on fait ensemble sans enfants.»

Un choix de plus en plus partagé

Les femmes de 40 à 49 ans qui n’ont pas d’enfants sont de plus en plus nombreuses. En 2000, c’était le cas de 40% d’entre elles à Zurich et de 36% d’entre elles à Bâle. Faute d’études fines, il est difficile de déterminer combien n’ont pas voulu devenir mère et combien n’ont pas pu le devenir. Mais, ceux qui décident de vieillir sans descendance sont de plus en plus nombreux. Ce n’est sans doute pas qu’une question de célibat car le nombre de couples vivant sous le même toit sans enfant est en constante augmentation en Suisse, selon l’Office fédéral des statistiques. Des 3,3 millions de ménages recensés en 2007, 27% étaient composés de parents avec enfants, 5,4% de familles monoparentales et 67% de couples sans enfants. Il s’agit non seulement de jeunes adultes ou de personnes âgés, mais aussi d’un nombre toujours plus grand d’adultes qui n’auront jamais d’enfants. Le phénomène est plus important en Suisse alémanique qu’en Romandie, mais il progresse dans tous les pays.

Jennifer ne souhaite pas être enceinte. C’est ce qui la rebute le plus. Devenir responsable d’un bébé totalement dépendant d’elle l’effraie et l’idée d’abandonner son travail durant vingt semaines la déprime. «Je préfère me réaliser que me projeter à travers quelqu’un», dit-elle. La Lausannoise ne déteste pas les enfants pour autant et n’exclut pas de changer d’avis un jour. Elle a grandi avec l’idée qu’elle fonderait une famille quand l’envie s’en ferait sentir. Seulement voilà, à 35 ans, le projet ne la tente toujours pas. Cette ambivalence est courante. Celles que la maternité horrifie depuis leur adolescence et qui réclament à cor et à cri une ligature des trompes à 20 ans sont une minorité.

«Et si j’allais le regretter?»

Mais en arrivant vers la quarantaine, les femmes savent qu’elles n’auront plus le choix très longtemps. Et beaucoup passent alors par une phase de réflexion. «Et s’ils avaient raison?» «Et si j’allais le regretter?» «L’envie d’avoir ou non des enfants se vérifie entre 38 et 45 ans», dit Sara Emeri. La metteure en scène de 33 ans vit en Belgique et joue dans un spectacle de rue nommé Boudin et chansons, où elle égratigne méchamment les bambins. Elle n’a pas d’enfant, mais a subi trois interruptions de grossesse. «J’ai fait le choix de ne pas céder à la pression sociale ou religieuse, ni à la pression du temps. Soit je trouve un père et tout se met en place, soit ce n’est pas le cas et ce n’est pas grave. La femme est encore vue comme une mère et c’est hyperculpabilisant. Avant, la question de l’enfant n’était pas autant sacralisée.»

«On est toujours dans l’idée qu’une vie pleine et entière se construit avec des enfants, dit Eric Widmer, sociologue à l’Université de Genève. Ce n’est plus vraiment un automatisme comme dans les années 1970, mais une logique d’épanouissement de soi. La famille est un lieu de développement personnel et les enfants en font partie. Mais les conditions pour avoir un enfant sont de plus en plus difficiles à rassembler. Car ils font obstacle à la trajectoire personnelle et professionnelle, surtout pour les femmes, et qu’il est difficile d’établir un cadre relationnel stable.»

Sur la page Facebook «DoubleIncomeNoKids» («deux revenus, pas d’enfants»), on parle beaucoup, sur le ton de la plaisanterie, grasses matinées, voyages, apéritifs avec les amis, économies, avantages comparatifs des chiens ou des chats, etc. Les «Nokids» et les «Child­free» sont des groupes d’intérêts nés dans les pays anglophones. Ils revendiquent la légitimité du non-désir d’enfants et attaquent parfois frontalement les familles. Ici, peu de place à l’ambivalence. Comme le forum de rencontre francophone Nokids.fr. qui signale en rouge sur sa page d’accueil: «Si vous pensez que, éventuellement, un jour lointain, vous aurez peut-être des enfants… Supprimez votre profil! Partez! Laissez-nous! Merci.» Mais peu d’hommes ou de femmes se reconnaissent dans ce militantisme anti-enfant.

Décevoir ses parents

Lausannois marié de 33 ans, Yann Heurtaux ne se considère pas comme un militant. Il ne veut pas d’enfant, c’est tout. «Je brûle déjà trop d’énergie dans ma vie personnelle et professionnelle et je n’en aurais plu assez pour m’occuper d’un enfant correctement, dit-il. J’ai bien vu avec mes parents qu’il fallait faire passer le gamin avant soi et cela pendant 25 ans. Je suis trop égoïste et trop perfectionniste pour cela.» A part quand une journaliste vient l’asticoter, ce n’est pas un sujet que Yann aborde. Pour lui, c’est une décision intime qui ne relève pas d’un débat de société. Il n’en discute pas avec ses amis, on ne lui pose d’ailleurs jamais la question. On la pose à sa femme.

La seule personne que Yann Heurtaux craint un peu de décevoir est sa maman. C’est souvent pour la génération des grands-parents que la situation est la plus difficile à accepter. Ils se sentent parfois désavoués par ce choix. «Certaines personnes ne veulent pas avoir d’enfants car elles ont eu une enfance malheureuse, mais ce n’est pas toujours le cas, dit Isabelle Tilmant. Et à l’inverse d’autres ont des enfants pour réparer quelque chose qu’ils n’ont pas reçu de leur mère. Ces deux projets ont leur part d’irrationnel.»

Les souffrances peuvent subvenir quand, dans un couple, l’un souhaite devenir parent et l’autre pas. «Quand c’est l’homme qui ne veut pas d’enfant, les proches le pressent souvent de faire plaisir à sa femme, dit Isabelle Tilmant. Mais quand c’est la femme qui ne veut pas, l’investissement demandé par une grossesse est trop grand. J’ai rencontré une femme qui a essayé et qui a eu recours à l’IVG.»

Le compagnon de Jennifer ne souhaite pas non plus devenir père. Malgré cela, la jeune femme se sent parfois seule. Le décalage des centres d’intérêt, des horaires, de l’emploi du temps l’éloignent de ses copines mamans. Alors que devenir mère entraîne un sentiment d’appartenance, renoncer à la maternité isole. «Mes amies me disaient que j’avais une vie vraiment intéressante, mais quand on a des idées non conformes, on le paie par une certaine solitude», abonde Laurence Deonna. Des communautés se créent en revanche sur Internet. Nombre de blogs abordent la question du non-désir d’enfants, surtout chez les femmes. Et les réactions sont nombreuses, comme autant d’oreilles bienveillantes. La parole se libère en un coming out maternel qui permet à de plus en plus de femmes de dire: un enfant, non merci.

source

https://www.youtube.com/watch?v=Wk7fofvPt90

PARTAGER
Article précédentéclairs aux chocolat
Article suivantMchelouech Constantinois